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Relever les défis climatiques? Nous pouvons le faire

Antonio Hodgers

Antonio Hodgers est membre du parti des Verts. Il est conseiller d'Etat du canton de Genève depuis le 10 décembre 2013.

Si vous plongez une grenouille dans l’eau bouillante, elle va se débattre et sauter en dehors. Mais si vous mettez la même grenouille dans une marmite d’eau fraiche et que vous montez doucement la température, degré par degré jusqu’à ébullition, elle va y barboter, sentir un léger inconfort, s’engourdir, perdre ses moyens et finir par cuire. Voilà, en somme, ce qui différencie la gestion de la crise sanitaire du coronavirus de celle du climat. Celle de l’urgence de celle du temps long. Ce qui explique pourquoi nous peinons tellement à réagir alors que le GIEC nous rappelle une fois encore ce que l’on sait depuis quarante ans, à savoir que l’activité industrielle humaine dérègle le climat planétaire depuis deux siècles au point de bouleverser les équilibres du vivant.

Mais voilà. On y est. Nous sommes à notre tour plongés comme la grenouille dans une marmite dont nous sentons désormais qu’elle chauffe. Les tempêtes, incendies, inondations et glissements de terrain viennent à nous. Sommes-nous dès lors aussi condamnés, c’est-à-dire savants mais idiots, lucides sur le danger qui nous guette mais inactifs ?

Je ne le crois pas. Si la procrastination climatique a largement régné ces dernières décennies (alimentée par les lobbies industriels alliés à notre appétence à la consommation), il est encore temps de réaliser la transition écologique dans des conditions décentes. Car transition il y aura, de gré ou de force. L’environnement nous l’impose. Nous devons en réalité maintenant débattre des modalités de ce changement. Elles portent sur trois aspects: l’adaptation, la réduction et la protection.

S’adapter

Nous devons nous préparer aux réalités météorologiques de la fin du siècle. Malgré tous nos efforts, nous ne pourrons plus éviter une évolution notable sous nos latitudes, bien que devions encore agir pour l’atténuer. Le GIEC est plus précis concernant les effets régionaux. Il s’agira pour le plateau suisse d’un climat plus chaud et humide, avec plus de précipitations et de vagues de chaleurs. Pour l’agriculture, les paysan·nes devront ajuster peu à peu leurs productions et l’Etat instaurer une assurance pour dédommager les pertes accrues liées aux conditions extrêmes. Pour les forêts et autres lieux naturels, mener une politique de contrôle et de protection accrue pour réduire les risques d’incendie et d’inondation. Pour les villes, enfin, diminuer l’espace goudronné au profit de la verdure, créer des points d’eau et aménager des îlots de fraîcheur, surtout nocturnes, pour réduire l’impact sur la santé des nuits caniculaires. Nous pouvons le faire, nous avons déjà commencé à le faire. A titre d’exemple, la nouvelle loi sur l’agriculture genevoise intègre cette dimension et bon nombre de villes prennent la main sur la végétalisation urbaine.

Réduire

Les plans climats des collectivités sont prêts à être opérationnalisés pour atteindre la neutralité carbone d’ici 30 ans. La rénovation du bâti - qui représente la moitié des émissions d’un canton comme Genève - sera accélérée par un facteur 3 ou 4, les réseaux de chaleur installés dans les quartiers et la mobilité individuelle diminuée de 40%. Ceci implique de renouveler la ville de manière compacte, de réduire l’étalement urbain et de favoriser les circuits courts. La consommation locale (alimentation, biens et services) doit être avantagée sans sombrer dans un protectionnisme mal placé. Nous pouvons le faire, nous avons déjà commencé à le faire. Un canton comme Genève a diminué son empreinte carbone par habitant·e de 30% entre 1990 et 2020, tout en préservant une économie florissante et en maintenant un Etat social fort. Il s’agit de renforcer un mouvement déjà en cours.

Protéger

Préserver les espaces dédiés à la biodiversité, à l’échelle locale et globale. Le rôle de la Suisse sur la scène internationale peut être exemplaire sur cette question, y compris dans le cadre des contrats commerciaux. Nous pouvons le faire, nous avons déjà commencé à le faire. Au niveau national, depuis 1995, la forêt a gagné cinq fois la surface de la ville de Genève et le nombre d’espèces de mammifères recensées a augmenté de 14%, gagnant ainsi du terrain.

Face au défi climatique, le risque de finir cuits comme la grenouille tient à deux postures politiquement opposées mais qui se rejoignent dans l’inaction. Les libéraux-technophiles qui ne jurent que par le marché et la croyance que la science va tout résoudre, et les collapso-anxiologues qui se préparent à l’effondrement dans une logique survivaliste de repli sur soi. En face, nous devons construire un projet de société enviable, généreux et positif qui soit compatible avec les limites de la biosphère. Une écologie de l’espoir. Nous la fonderons démocratiquement par un nouveau contrat social. C’est tout à fait dans nos cordes et c’est ce que nous devons aux générations futures. Nous pouvons le faire.