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La Suisse a-t-elle vraiment de quoi célébrer, ce 1er Août?

Serge Michel

Interrogé dans Le Temps de ce matin, le président de la Confédération Guy Parmelin se montre à la fois modeste et prudent, mais aussi… satisfait. La métaphore est montagnarde: «Nous venons de vaincre un sommet comme le Cervin. C’était difficile, mais il s’agit de ne pas sous-estimer les difficultés à venir. Il reste la descente et c’est souvent à ce moment-là qu’arrivent des accidents».

Nous n’avons pas l’esprit chagrin, chez Heidi.news. Nous aimons les solutions et le journalisme constructif. Mais là, avant-même de connaître les propos présidentiels du 1er Août, nous nous sommes demandés si vraiment la Suisse avait de quoi célébrer sa fête nationale. Quels sont les sujets du moment? Covid et climat, dans l’ordre que vous voulez. Et dans ces deux domaines, la Suisse joue aux cancres.

Covid d’abord, parce qu’on avait envie de penser à tout autre chose ce week-end. Et pourtant, le rebond actuel inquiète et la campagne de vaccination se traîne façon limace: seuls 47% des Suisses sont entièrement vaccinés. Tous nos voisins européens font mieux.

De plus, ce samedi 31 juillet a de quoi rafler la vedette aux feux et aux rassemblements au Grütli le lendemain. Plusieurs manifestations contre les mesures sanitaires sont prévues dans le pays, dont une à Genève. Organisées par celles et ceux qu’il faut bien appeler complotistes, mais pas seulement. Cette colère contre des mesures parfois incompréhensibles a sa légitimité, même si la mobilisation a aussi des visées politiques: préparer la votation de novembre contre la loi Covid et son certificat. Un certificat qui semble de plus en plus exigé alors que la Suisse a longtemps été moins sévère que ses voisins en la matière.

Climat ensuite. Là aussi, dans cet été pourri par les inondations, les glissements de terrain et les incendies, la Suisse perd progressivement la face. La Confédération a raté ses objectifs de réductions de gaz à effet de serre de 2020, et aura bien du mal à tenir ceux de 2030, le rejet de la nouvelle loi CO2 lui ayant retiré bon nombre des moyens qu'elle comptait instaurer pour y parvenir. Ces objectifs, actuellement fixés à au moins 50% de réductions par rapport à 1990, devront probablement être revus à la baisse le temps qu'une nouvelle loi soit mise en place.

Dans le même temps, l'Europe a remonté son propre objectif à 55% de réduction de ses émissions d'ici à 2030. Elle veut accélérer drastiquement le renouvellement de ses bâtiments, compte interdire les voitures à énergie fossile d'ici à 2035 et imposer une nouvelle taxe sur le kérosène de l'aviation. A cela s'ajoute l'ambition de taxer également les importations provenant de pays où la taxe carbone est plus faible qu'en Europe. Des dispositions ambitieuses que l'on imagine mal en Suisse, au vu des débats qui ont eu lieu autour de la loi CO2.

Le fédéralisme n'arrange rien

De piètres performances helvétiques, donc, que ne vient pas sauver le fédéralisme. Pour la pandémie, nous avons dit et redit à quel point le manque de concertation intercantonale a dégradé la réponse suisse.

Pour le climat, c’est pire. Le fédéralisme pourrait permettre aux cantons voulant ouvrir la voie de le faire. Le contraire se produit. Deux cantons romands, Genève et Vaud, veulent aller au-delà des objectifs fédéraux de réduction d’émissions de CO2, respectivement 60% et entre 50 et 60% d’ici 2030. La Confédération ne fait rien pour les aider, ce qui fait soupirer le Conseiller d’Etat Antonio Hodgers: «Berne a tendance à mettre des bâtons dans les roues des cantons écologiquement plus progressistes alors qu’elle devrait les encourager». Quelques exemples:

  • D’un point de vue fiscal, les cantons ne sont compétents que sur la taxe automobile et la taxe poubelle. S’agissant de la première, il faudrait au moins que la Confédération limite les possibilités de tourisme fiscal – comme l’immatriculation en Valais de grosses cylindrées.
  • Interdiction de nouvelles immatriculations de véhicules thermiques: Genève le souhaite dès 2030, voire 2025, mais c’est de compétence fédérale.
  • Berne a refusé pendant 15 ans la possibilité d’introduire des «low emission zones» dans les centres-villes. Elle s’ouvre maintenant au principe et Genève sera canton pilote.
  • Genève veut interdire la vaisselle à usage unique sur le domaine public et dans les festivals, mais Berne a rétorqué qu’il s’agissait d’une atteinte disproportionnée à la liberté économique, garantie par la Constitution.

En Allemagne, la Cour constitutionnelle a donné raison en avril à des jeunes plaignants, âgés pour certains de seulement douze ans, qui s’estiment atteints dans leurs droits fondamentaux à cause de la politique gouvernementale peu audacieuse en matière de lutte contre le changement climatique. En Suisse, Berne joue un rôle de gardien du temple conservateur. Dommage, mais bonne fête nationale quand-même!

Collaboration: Annick Chevillot, Florent Hiard, Marc Guéniat