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Covid: le procès Nuremberg 2.0, grand fantasme des complotistes, n’aura pas lieu

L'avocat allemand Reiner Fuellmich YOUTUBE.COM / FILS DE PANGOLIN

Une idée folle est née dans le cerveau agité de l’avocat allemand Reiner Fuellmich, une des grandes figures complotistes actuelles. Celle d'un grand procès international pour punir les scientifiques et les politiques ayant géré la pandémie. Il s'en prend aux tests PCR mais aussi à la reine d'Angleterre, au Vatican et à la famille Rothschild. L'idée fait désormais peur à son auteur, qui tente de la faire oublier tout en affirmant que la justice est en marche.

«Le grand procès est en préparation.» Taper Nuremberg 2.0 dans un moteur de recherche est un exercice édifiant. Les mises en garde agressives se multiplient sur internet envers ceux qui sont considérés comme les grands organisateurs de la «plandémie» et leurs complices. Selon qui la machine est en marche: «Les adeptes de QAnon pensent que des procès secrets seront organisés pour les responsables de l'application des règles du Covid». Heidi.news s’est lancé dans le décryptage du fantasme ultime de l’Internationale complotiste.

De quoi on parle. L’idée d’un Nuremberg 2.0 est née en Allemagne, en juillet 2020. Enfin, plutôt dans le ranch californien de l’avocat allemand Reiner Fuellmich. L’homme est un véritable héros des «Querdenker» allemands, notamment depuis qu’il s’en est violemment pris au virologue Christian Drosten, celui qui a mis au point avec ses équipes berlinoises le protocole des tests PCR fin janvier 2020. Tests PCR qui seraient à l’origine du «mal», selon l’avocat. Dont les actions se focalisent essentiellement sur cet outil de dépistage. Sans lui, pas de pandémie, pas de Covid, pas de panique. Pour Reiner Fuellmich, prouver que les PCR ne sont pas des outils d’identification fiables du Sars-CoV-2 permettrait de faire «tomber le château de cartes».

Pour comprendre d’où vient ce mythe d’un procès Nuremberg 2.0, il faut se connecter à de nombreux sites internet agglomérant beaucoup de vérités alternatives. Le but d’un tel procès? Traduire en justice les responsables de la pandémie – OMS, leaders mondiaux, CDC américains (Centres pour le contrôle et la prévention des maladies), milliardaires comme Bill Gates, Forum de Davos – et leurs complices, – scientifiques et médias en tête –, pour qu’ils répondent de leurs «crimes contre l’humanité».

L’homme au cœur du phénomène. A l’origine de cette chimère juridique, un homme donc: Reiner Fuellmich. L’avocat de Göttingen est actif en Allemagne et en Californie. Il est connu pour ses faits d’armes contre Volkswagen et la Deutsche Bank. Depuis le début de la crise, au printemps 2020, il questionne la gestion et les origines de l’épidémie.

Ses «recherches» l’ont mené sur le terrain de la «réinformation active». Il remet en question tout ou presque. Ses vidéos ont été vérifiées – et invalidées – à de nombreuses reprises en Allemagne, mais aussi en France. Notamment le 8 octobre 2020, AFP Factuel mettait en garde contre ses propos: «Dans une vidéo vue près d'un million de fois en une semaine, un avocat allemand entend dénoncer des "crimes contre l'humanité" dans la gestion de la pandémie.»

La rhétorique de l’homme de loi est suivie par plusieurs millions de personnes dans le monde. En Suisse, l’une de ses adeptes n’est autre que la privat-docent de l’Université de Genève Astrid Stuckelberger, dont Heidi.news a déjà vérifié les propos.

Le discours de Reiner Fuellmich repose sur trois questions répétées à l’envi:

  • A quel point le virus est-il dangereux?

  • Quels dommages ont-ils été causés par les mesures Covid, à la fois pour la santé et l’économie?

  • A quel point les tests PCR sont-ils fiables?

Si les questions semblent légitimes, ses réponses remettent invariablement en question plusieurs faits établis, ainsi que les travaux de nombreux scientifiques à travers le monde. Pour lui, le coronavirus ne serait pas plus dangereux que la grippe (ce qui est faux), les dommages causés par les mesures sont plus graves que ceux causés par la maladie et tout cela repose sur des tests PCR frauduleux.

Création d’un comité. Partant de là, Reiner Fuellmich s’est associé à trois autres confrères le 10 juillet 2020 pour créer le Comité d’enquête allemand corona (Stiftung Corona Ausschuss), qui dispose également d’une chaîne Youtube et d’un compte sur Telegram qui permet de suivre l’action du comité: des appels à manifester aux envies de faire tomber le gouvernement allemand, en passant par des collectes de fonds. A ce comité s’ajoutent encore les nombreuses class action Corona en dommages et intérêts, en préparation, dont on peut suivre l’évolution sur un site internet dédié, le Corona Schadenersatzklage.

Suivi par des avocats dans plusieurs pays du monde, de Namibie en Finlande, du Brésil à la Pologne, Reiner Fuellmich martèle ses propos dans de nombreuses vidéos, entretiens et mises à jour de l’avancée des class action. Depuis l’automne 2020 et jusqu’au paroxysme du printemps 2021, les actions en justice menées par l’avocat et le Comité international ont fini par donner corps au fantasme d’un Nuremberg 2.0. Une vue de l’esprit et un levier rhétorique permettant à l’avocat d’attirer l’attention sur son action globale. L’analogie et les comparaisons avec l’Holocauste que Reiner Fuellmich émet depuis quelques mois ont touché un point sensible et séduit loin à la ronde.

Cette dérive est particulièrement explicite dans une vidéo hébergée sur le site conspirationniste.com, postée le 21 avril 2021 et sous-titrée en français. Dans un long entretien de plus d’une heure, Reiner Fuellmich y explique sa démarche et ses objectifs. A la question de savoir quand aura lieu le procès de Nuremberg 2.0, il répond:

«Cela va prendre quelques semaines pour créer un tribunal international corona, à la fois civil et pénal. (...) On parle avec des avocats en Suède, au Canada, aux Etats-Unis, en Australie, en Grande-Bretagne. Il faudra déterminer qui pourront être juges et procureurs dans un tel tribunal. C’est comme cela que ça s’est passé il y a 76 ans lors du premier procès de Nuremberg. C’est pour ça que je l’ai appelé comme ça.

Je suis simplement arrivé à cette idée, car elle est la conséquence naturelle ou logique de ce qui se passe. Ce sont des crimes contre l’humanité générés par cette énorme destruction à cause des dommages incommensurables causés par la crise du coronavirus et du manque d’empathie de l’autre côté (les dirigeants et l’OMS, ndlr). Regardez ce qui s’est passé en 1933 et regardez ce qui se passe maintenant.»

Un entretien vidéo qui était très attendu par les défenseurs de la thèse d’un complot mondial planifié et qui a été annoncé sur de nombreux canaux, notamment par le Genevois Jean-Dominique Michel sur son blog, le 19 avril 2021.

Pourquoi ça coince. Mais des prérequis sont nécessaires pour que la justice se mette en branle. Il faut un for juridique, trouver et établir un tribunal digne de ce nom, nommer des juges et des procureurs, définir un acte d’accusation, déposer des plaintes contre des prévenus, fournir des preuves, instruire une enquête en y incluant les avocats de la défense et trouver une date pour le début des audiences. Au passage, il est également nécessaire d’être en conformité avec le droit international. Or seuls les Etats peuvent créer ce type de cour, mais pas de simples particuliers ou avocats. Aussi actifs soient-ils sur les réseaux sociaux.

A en croire la complosphère, le procès devait se tenir le 3 ou le 4 juillet 2021. Mais il ne s’est rien passé. «Ce n’est que partie remise», assurent toutefois les «réinformés» et autres justiciers autoproclamés du Web. Le procès est bien en préparation, les travaux avancent, et c’est pour bientôt! Pourtant, vérification faite, aucun procès pour «crimes contre l’humanité» dans le cadre du Covid-19 n’est programmé dans les tribunaux au niveau international. Différentes actions en justice individuelles ou issues d’actions collectives sont en revanche enregistrées, voire en cours de jugement, à travers le monde.

Suite mais pas fin. Au mois de juillet, Reiner Fuellmich s’est récusé, malgré les propos tenus publiquement en avril et toujours accessibles en ligne. Il l’a fait sur son compte Telegram, le 5 juillet:

«Pendant des mois, de fausses informations ont circulé selon lesquelles le Comité (Comité d’enquête allemand corona, ndlr) ou le Dr. Reiner Fuellmich serait en charge de centaines d'avocats et de médecins et initierait un Nuremberg 2.0. Nous avons toujours pris nos distances par rapport à ces allégations et nous y voyons, d'une part, une multiplication des erreurs, mais dans l'approche, nous soupçonnons une campagne ciblée visant à porter atteinte à notre réputation.»

Diverses actions en justice sont en cours en Allemagne, émanant du cabinet d'avocats Fuellmich. Par ailleurs, un réseau d'avocats internationaux fournit effectivement des conseils juridiques dans les affaires Corona, mais il n'est pas prévu de relancer les procès de Nuremberg. La vision du Comité est d'établir un Tribunal international de Corona, mais sa réalisation est actuellement encore purement conceptuelle.»

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Le message publié par Reiner Fuelmich sur Telegramm qui nie la volonté de l'avocat d'organiser un procès Nuremberg 2.0

Différentes sources, invérifiables, évoquent déjà la création «prochaine» d’un tribunal distinct du droit international dans les îles anglo-normandes.

Mais à ce stade, Nuremberg 2.0 serait donc juste un concept permettant de faire parler des actions de ce groupe d’avocats, qui est en train de déposer des plaintes collectives à travers le monde, de l’Alabama à l’Afrique du Sud, en passant par le Canada et l’Inde. La rhétorique de l’avocat allemand percole facilement dans l’univers des coronasceptiques, comme lors des manifestations du 31 juillet 2021 à Paris. Un cadre dans la fonction publique «revendique un tribunal militaire pour ceux qui ont “collaboré” avec “le système d’oppression”.» (Sic!)

Sur le site du média France Soir, ancienne gloire du journalisme français ayant fait faillite puis basculé dans le complotisme, on apprend dans une vidéo de Reiner Fuellmich postée le 28 juillet, que «118 témoins du monde entier ont été entendus» par le Comité d’enquête allemand corona, sans que l’identité, ni les fonctions de ces personnes, soient vérifiables. Mais pour l’avocat, cette récolte représente «un corpus de preuves suffisant [pour prouver] l’inutilité flagrante du test PCR détourné de sa fonction d’origine et promu par le professeur Drosten, de l’Hôpital de la Charité à Berlin. Ce dernier a été missionné pour créer une "fausse pandémie de cas" - plutôt que de malades - et ainsi fomenter la légende d’une nouvelle armée de malades qui s’ignorent, les asymptomatiques.»

Deux procédures contre Drosten. Entre les annonces tonitruantes de plaintes déposées en novembre et décembre 2020 et les véritables actions en justice, il y a un fossé. Après vérifications, il apparaît qu’à ce jour (10 août 2021), Reiner Fuellmich n’a pas entrepris de démarche juridique en son nom propre contre le professeur berlinois, malgré ses attaques et menaces répétées. Il représente en revanche deux clients:

  • Nils Roth, gérant du bar à karaoké berlinois Green Mango Gmbh. Le bar a dû fermer au printemps 2020 et a subi des pertes financières importantes. Reiner Fuellmich exige la cessation de l’activité du virologue ainsi que le versement de dommages et intérêts pour son client. La lettre d’accusation a été envoyée le 15 décembre 2020 et Christian Drosten a répliqué par voie d’avocats, le 22 décembre 2020. Depuis… silence radio. Du moins publiquement.

  • L’autre plainte a été déposée fin 2020 auprès du tribunal régional de Berlin. Reiner Fuellmich représente le médecin et ex-politicien allemand Wolfgang Wodarg, auteur de «Falsche Pandemie». Les deux hommes se connaissent bien et se qualifient mutuellement «d’amis». La plainte de quelque 2000 pages a été déposée à l’encontre du site Volksverpetzer. Elle est dirigée contre ces fact checkers, mais a pour but premier «de remédier à l'utilisation incorrecte du test PCR» en passant par les tribunaux. Les auteurs sont accusés d'avoir insulté les personnes qui critiquent les mesures Corona. Les indemnisations exigées par Reiner Fuellmich pour son client s’élèvent à 250’000 euros. Les premières auditions sont prévues le 9 novembre 2021, selon l’avocat allemand. Information qui doit encore être validée par le tribunal berlinois.

Reiner Fuellmich explique ainsi les raisons qui ont poussé son client à ouvrir une action en justice contre les fact checkers de Volksverpetzer: «Ils sont payés pour diffamer tous ceux qui ne respectent pas les lignes directrices des gouvernements. (...) Ils affirment que Wolfgang Wodarg ment quand il dit que les tests PCR ne peuvent rien dire des infections au coronavirus. (...) Les fact checkers ont maintenant le fardeau de la preuve. Ils doivent prouver que Wolfgang Wodarg ment. Ce qui est impossible. Si on gagne le procès, une plainte pour dommages et intérêts pourra permettre à mon client de réclamer des dommages et intérêts.»

Pas à un paradoxe prêt, Reiner Fuellmich n’hésite pas à expliquer que les fraudes et la «corruption massive des Etats» auraient pour but de transférer massivement des «actifs depuis la classe moyenne et la petite bourgeoisie vers une poignée d’oligarques».

Une histoire d’argent. La fable, séduisante pour certains, a un prix. Et il est élevé, car il faut d’importants fonds pour initier une plainte collective (class action) aux Etats-Unis. Reiner Fuellmich demande donc à ses adeptes et aux victimes des mesures Covid de verser 800 euros au collectif.

Mais le grand procès de Nuremberg 2.0 tant annoncé n’ayant pas eu lieu, les partisans de l’avocat commencent à perdre patience. Reiner Fuellmich et son collectif ont donc intérêt à faire durer le suspens en cumulant les vidéos, témoignages et entretiens où ils répètent que «la période de préparation s'est achevée avec succès en novembre 2020».

Revers en justice et plainte farfelue. En fait de préparatifs, ce sont plutôt des revers que le collectif enregistre. Au Canada et aux Etats-Unis, les plaintes déposées par les collègues de Reiner Fuellmich ont été rejetées, une à New York et l’autre en Ontario. L’avocat espère tout de même que les actions collectives menées outre-Atlantique puissent aboutir et être rejointes ultérieurement par des victimes allemandes en y transférant ses propres clients.

La plainte déposée au Canada prête pourtant à sourire. Elle n’est pas dirigée contre Christian Drosten et ses tests PCR mais contre la reine Elizabeth, les Windsor, le Vatican, les Jésuites, Bill Gates et le soi-disant Ordre de la Jarretière, selon Julius Geiler et Sebastian Leber qui ont lu le texte. Il est aussi précisé que «la reine d’Angleterre est contrôlée par le Vatican, lequel appartient à la famille juive Rothschild».

Ce qui serait efficace. Plus sérieusement, une action en justice contre le test PCR serait théoriquement possible. Il faudrait alors s’attaquer aux fabricants des tests ou aux laboratoires qui les évaluent et les calibrent. Et dans la foulée, intenter une action en responsabilité de l’Etat allemand. Mais selon l’avocat allemand Chan-jo Jun, – le plus grand détracteur allemand de Reiner Fuellmich –, ce dernier n’a aucun intérêt à se lancer dans une telle procédure. D’une part parce qu’elle pourrait permettre aux scientifiques de démontrer l’efficacité des tests PCR. Et d’autre part parce qu’il est plus intéressant pour Reiner Fuellmich de laisser traîner les actions en justice le plus longtemps possible, afin de prolonger d’autant la perception d’honoraires de la part de ses clients et aussi récolter des fonds pour les actions collectives, qui ont peu de chance d’aboutir.

Contactés, Reiner Fuellmich et le Comité d’enquête allemand corona n’ont pas donné suite, ni répondu, à nos questions sur leurs actions en cours.