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Du 11-Septembre à la pandémie, quand le monde change pour toujours

Grégoire Barbey

J’avais 10 ans. Je me souviens de ma grand-mère en sanglots devant la télévision, elle qui avait de la famille aux Etats-Unis. J’étais trop petit pour mesurer l’importance de l’événement, trop petit pour comprendre que le monde venait de changer. A 17 minutes d’intervalle ce 11 septembre 2001, deux avions ont percuté les tours jumelles du World Trade Center de New York, transformant nos sociétés face à une nouvelle menace: le terrorisme.

L’urgence a balayé toutes les autres considérations. Deux décennies plus tard, la pandémie de Sars-Cov2 a fait pareil. Entre ces deux catastrophes, les parallèles sont nombreux et troublants.

L’aviation civile d’abord. Les compagnies aériennes ont subi de lourdes pertes en 2001, tout comme en 2020. Certaines ne s’en relèveront pas. Pour les passagers, de lourdes contraintes sont apparues après le 11-Septembre, renforcées encore avec les mesures sanitaires actuelles.

Nos fragilités, ensuite. Les attentats n’ont pas seulement marqué les esprits par leur violence, mais aussi parce qu’ils ont atteint un symbole: les Etats-Unis, première puissance mondiale. La pandémie a aussi fait vaciller les Etats, tout en exposant nos vulnérabilités individuelles. Même notre jeune génération, pour qui la guerre est une anomalie de l’histoire, pour qui les progrès scientifiques et technologiques tenaient le monde sous contrôle. Nous avons découvert l’insécurité.

Sans parler du complotisme. L’effondrement des tours jumelles en 2001 a généré mille théories mettant en doute la version officielle des autorités. Idem pour la pandémie. «Ces grands événements marquants génèrent beaucoup d’anxiété, et à l’anxiété répond un besoin de trouver des explications, voire des boucs émissaires. Les théories du complot, en imaginant des intentions malhonnêtes, permettent de cibler des personnes et d’exiger des punitions. Cela a quelque chose de psychologiquement rassurant», explique Pascal Wagner-Egger, enseignant et chercheur en psychologie sociale à l’Université de Fribourg.

Nos libertés, surtout. Les impératifs sanitaires ont balayé un mode de vie que nous tenions pour acquis. Des millions de jeunes dans le monde ont découvert la solitude, loin des bancs d’école, loin des cafétérias d’université, sans la possibilité de se voir. Les terrasses ont cédé la place aux réunions en visio. Les longues files d’attente devant des tentes pour les dépistages font désormais partie du paysage, comme les masques.

Et aujourd’hui, alors que les campagnes de vaccination s’intensifient, le recours à un QR code pour faire la preuve de son statut immunitaire s’étend dans de nombreuses activités de la vie quotidienne. Qui l’eût cru il y a encore dix-huit mois?

Plus largement, ce sont les principes démocratiques qui sont touchés. En 2001 comme en 2020, des lois d’exception ont été créées et certaines issues de l’état d’urgence sont entrées dans le droit ordinaire. Les Etats ont considérablement renforcé leur arsenal sécuritaire, notamment dans le domaine de la surveillance des télécommunications et d’internet.

Toutes ces mesures, prises dans l’urgence, n’ont jamais ciblé autre chose que les symptômes du mal, sans traiter la cause. Les lois anti-terroristes n’abordent pas les questions sociales, économiques et géopolitiques qui peuvent favoriser des mouvements extrémistes. Les mesures sanitaires n’ont pas vocation à empêcher l’émergence d’une nouvelle pandémie, mais à éviter la surcharge des hôpitaux et l’effondrement du système de soins.

Comme le disait l'an dernier Meriadeg Le Gouil, interrogé par Heidi.news: «Depuis le début du 21e siècle, on a une épidémie majeure tous les trois ans et un coronavirus humain tous les dix ans. On ne voit pas pourquoi cela changerait. La machine à produire des virus émergents est toujours là».

L’argumentaire pour prolonger les mesures sanitaires est tout trouvé. «Mieux vaut prévenir que guérir» sera le nouveau slogan pour justifier les futures décisions. Mais une question me taraude face à tous ces constats: peut-on vraiment lutter contre ces mouvements profonds, qui modifient notre représentation du monde, ou n’avons-nous d’autres choix que de vivre avec?

J’ai grandi dans un monde transformé par ces attentats et je n’ai pas de souvenirs du monde d’avant. Alors la pandémie de coronavirus sera le 11-Septembre de ma génération: une profonde modification de nos habitudes, de nos références, de nos peurs, de nos libertés. Sans retour en arrière.