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Nous sommes tous cet ours blanc à la dérive

Longtemps, les catastrophes naturelles ont été de l’ordre de la fatalité. Et la règle alors était celle du «mort kilométrique», consistant à couvrir en priorité les catastrophes les plus proches et les plus graves. Nul cynisme ici: cela fait partie de notre métier que de choisir. Mais sommes-nous actuellement à la hauteur? Aux Etats-Unis, une émission TV a récemment été critiquée pour avoir accordé autant de temps d’antenne au séjour spatial de Jeff Bezos qu’à la crise climatique... sur toute l’année 2020.

Cet été, les catastrophes se multiplient à un rythme effréné. Les records tombent. Des événements météorologiques extrêmes, inondations, vagues de chaleur, feux de forêt et autres glissements de terrain, qui ne devraient normalement se produire que tous les 100, voire 1000 ans, s’abattent de plus en plus souvent sur la planète. La première partie du prochain rapport du GIEC, à paraître lundi 9 août, devrait enfoncer le clou. Devant cette déferlante, peut-on encore se contenter du minimum factuel — qui, quoi, quand, où? Non. Il faut dire et redire pourquoi. Jadis «de la faute à pas de chance», le coupable doit être clairement désigné: le réchauffement du climat.

Dans une interview donnée à Heidi.news, Valérie Masson-Delmotte, coprésidente du groupe I du GIEC, rappelait l’enjeu à rendre tangibles les conséquences de nos émissions de gaz à effet de serre:

«Une bonne façon de comprendre notre impact sur la fonte des banquises, c’est de quantifier le nombre de mètres-carré de banquise perdue pour chaque tonne de CO2 émise.»

L’importance des narratifs

Mais le narratif de l’ours polaire sur son iceberg a vécu, car les régions touchées cet été sont à nos portes: Canada, Allemagne, Belgique, Suisse… Nous sommes tous cet ours blanc. Le 24 juillet dernier, The Economist titrait en couverture: No safe place: the 3°C future. Comprendre: nulle région ne sera épargnée.

Les spécialistes du climat, eux, attendent depuis longtemps une épiphanie collective. Sur Twitter, Julia Steinberger, chercheuse à l’Unil et coautrice du Giec, estime qu’il ne faut pas compter dessus. «J’y ai cru en 2003 lorsqu’une vague de chaleur a causé 70’000 décès en Europe et des feux de forêts destructeurs en Russie. 20 ans plus tard, nous en sommes là.» Jean Jouzel, ancien climatologue au GIEC, évoquait pour sa part: «J’étais optimiste lors de la signature de l’accord de Paris en 2015. (...) Aujourd’hui, la situation appelle au pessimisme».

Le storytelling du climat avait pourtant trouvé un second souffle à travers la mobilisation des jeunes et sa personnification par Greta Thunberg. Ceux qui l’avaient accusée de «jouer les Cassandre» avaient oublié l’essentiel: dans la tragédie grecque, Cassandre est condamnée à n’être jamais écoutée, alors qu’elle a... raison. C’est précisément de cette impuissance dont il nous faut nous extraire.

Comment nous journalistes pourrions-nous raconter cette crise de façon plus convaincante, en donnant le pouvoir d’agir à ceux qui la vivent? Face à l’inertie internationale et à l’urgence climatique, comment  développer des moyens de pression pour inciter les décideurs à agir? Bonne nouvelle: les climatosceptiques se font de plus en plus rares. Mauvaise nouvelle: ils ont été remplacés par cette voix pernicieuse qui répète: «est-ce qu’on n’en fait pas un peu trop?», «l’être humain s’est toujours adapté»…

Il y a aussi les optimistes, qui nous disent qu’une civilisation qui maîtrise l’atome va bien trouver des solutions, que la capture du carbone, qui n’est pas encore au point, nous aidera à atteindre le fameux zéro émission net. Il y a enfin les pessimistes. «I don’t want you to have hope, I want you to panic», déclarait Greta Thunberg en 2019 à Davos, espérant que du désespoir naisse l’action.

Quelle position adopter? Les solutionnistes vivent dans le rêve que des technologies vont nous sauver. Les pessimistes, même s’ils ont raison, courent peut-être le risque de lasser. Heidi.news va tenter une troisième voie. Sans fermer les yeux sur les solutions technologiques, demandons-leur de faire leurs preuves et embrassons une lucidité active. Racontons une histoire, notre histoire: celle d’une civilisation relevant ce défi incroyable quoique difficile et meurtrier, même si cela doit secouer la société de fond en combles. Après tout, c’est bien ce que nous avons fait face à Covid-19.


Première étape ce samedi: dans ce monde où les catastrophes climatiques vont continuer à se multiplier, on fait quoi? Comment notre civilisation peut-elle s’adapter? Notre journaliste Fabrice Delaye ouvre une Exploration sur ces solutions de dernier recours. Dans le premier épisode, il détaille des mesures low tech pour résister aux inondations. Dans les prochains, mes confrères Florent Hiard, Grégoire Barbey ainsi que moi-même vous parlerons de la chaleur en ville, des sécheresses, des feux de forêts, des glissements de terrain. Des solutions souvent de bons sens plutôt que de la «rocket science».