«Poser un diagnostic est toujours à double tranchant. D’un côté, l’enfant diagnostiqué a droit à des prestations adaptées et a accès au soutien dont il a besoin. Mais de l’autre côté, le diagnostic l’expose à une stigmatisation ou à un étiquetage social pouvant devenir handicapant sur le long terme.» Illustrations : Gaëlle Vejlupek

Une épidémie d’enfants «agissants»

2127 écoliers genevois devront être suivis par l’Office médico-pédagogique cette année contre 1805 en 2010. Ils ont des troubles du comportement, de l’attention ou sont qualifiés de «haut potentiel», pour les uns. Tout simplement turbulents, excités ou énergiques, pour les autres. Leur point commun? Un risque de marginalisation au sein du système scolaire.

Les enfants ont le feu aux fesses, ce samedi-là. Il est 9h30 dans un marché de France voisine, où nous avons nos habitudes. Ma fille de 3 ans et demi s’amuse à faire des bulles avec sa salive, qu’elle crache ensuite allègrement sur les passants. Le fils de 4 ans de mon amie, lui, se jette sur un étal de légumes plus loin, faisant tomber une série de paniers bien rangés. Le tout, sur fond de pleurs du petit dernier, que ma compagne de misère tente désespérément de calmer. Notre désarroi est accentué par le brouhaha et chaos général du lieu, à son heure hebdomadaire de pointe.

Nos enfants sont-ils «agissants», pour reprendre un terme en vogue? Cette expression, employée tant dans le milieu scolaire que pédopsychiatrique ou chez certains parents avisés, désigne avec bienveillance tous ces petits agités qui sont éligibles aux thérapies chroniques ou aux classes spéciales. En somme, des minis humains perturbateurs nécessitant une attention différenciée, au nom de leur avenir, du bien commun et de la paix des classes.

Perdue dans ces pensées, je vois ma fille et son complice du coin de l'œil, qui, à mon grand désespoir, se mettent à donner des coups de pied dans la poussette du bébé, qui hurle à la mort. Quel serait le diagnostic d’un psychiatre ou d’un enseignant, face à ces actes? Nos enfants seraient-ils classés comme des petits violents, en proie à divers troubles du comportement? La plupart du temps, ils sont adorables. Mais à ce moment précis, leurs actions s’apparentent un peu à la scène mythique de l’Exorciste, quand la mignonne petite fille se transforme en diable. Seraient-ils des candidats à la Ritalin, à l'Adderall ou à un autre dérivé d’amphétamine prescrit à certains enfants diagnostiqués? Ou quelques réprimandes bien senties suffiront-elles à tempérer leur agitation, la même que l’on retrouve chez beaucoup d’enfants de temps en temps?

Ces questionnements sont dans l’air du temps. Depuis une dizaine d’années en Suisse, les traitements de divers troubles psychiques de l’enfance augmentent, enflammant le débat scolaire autour de la pédagogie inclusive et poussant pédopsychiatres et parents à s’interroger inlassablement sur une constellation de comportements, transformés en symptômes dans l’imaginaire collectif.

Dans cette névrose caractéristique des sociétés occidentales, il peut sembler difficile d’établir la limite entre l’enfant conventionnellement turbulent et celui qui fera l’objet toute sa vie de mesures d’appui diverses. Et de savoir pourquoi on justifie une patience éducative d’un côté et une marginalisation sociale de l’autre.

Que se cache-t-il donc derrière l’explosion de certaines pathologies et la diversification des méthodes scolaires qui en découle? Nos enfants sont-ils davantage agités qu’avant? Si oui, pourquoi? Ou alors accorde-t-on tout simplement davantage d’importance à leur agitation? Dans cette Exploration, nous allons nous mettre en quête des réponses à ces questions.

Agissants, au-delà des diagnostics

Qui sont les enfants «agissants», au juste? Teresa Rebelo, psychologue parisienne et co-autrice d’un article intitulé «Quel plaisir de jouer chez l'enfant agissant en âge de latence?», pose le cadre. «Chez les tout-petits, on évite d’établir des diagnostics fermes. Le mot ‘agissant’ comprend les enfants qui ne savent pas bien jouer, penser ou imaginer. Leur seule expression, c’est l’agir. L’agitation est ainsi évidemment une caractéristique de cette catégorie, mais pas le seul. Ce sont des enfants qui sont parfois violents et qui présentent souvent des difficultés à l’apprentissage. La crise sanitaire ne fait rien pour améliorer le sort de ces petits. Leurs pathologies s’accentuent au gré des confinements et des heures en trop passées devant les écrans.»

Avant d’attaquer la problématique multi-facettes que représente cette vaste catégorie infantile,  il faut d’abord distinguer deux typologies en vigueur dans le monde pédopsychiatrique: les enfants en proie aux troubles du développement, à l’instar de l’autisme, du déficit d'attention, de l’hypersensibilité ou des troubles du comportement. Ces pathologies-là seraient fortement liées à l’héritage génétique. «Alors que pour les enfants qui font face à des troubles de la personnalité, des troubles anxieux ou une dépression, ce sont les facteurs sociaux et environnementaux qui sont prépondérants», précise le pédopsychiatre suisse Stephan Eliez, directeur général de la Fondation Pôle Autisme. Parfois, les deux types de pathologies se superposent: des variables génétiques et environnementales se combinent et augmentent le risque de développer un trouble.

D’un point de vue statistique, la fréquence de ces pathologies reste stable, mais certaines augmentations notables peuvent être relevées, à commencer par les diagnostics d’autisme. «La majorité des troubles du développement sont restés stables dans leurs proportions au sein de la population. Seuls les troubles du spectre de l’autisme ont connu une hausse significative, passant de 0,3% de la population à environ 1,5%, détaille Stephan Eliez. Cela s’explique en partie par une meilleure connaissance des symptômes et par une précision accrue des diagnostics. L’âge élevé des parents joue aussi un rôle. En Suisse, on a les mamans les plus âgées du monde.»

D’autres facteurs d’explication de cette hausse de l’autisme demeurent flous, pour l’heure: «Environ 30% de cette évolution comporte des origines méconnues, à chercher plutôt du côté de nos contextes industriels modernes. L’extension de la modification de notre environnement naturel est possiblement responsable. Les pesticides, les microplastiques et les additifs alimentaires, entre autres», souligne le pédopsychiatre, qui développera ces points dans l’épisode 3.

Une autre augmentation significative qui interpelle est celle du nombre de traitements psychopharmacologiques. Présents dans moins de 0,3% de la population pédiatrique en 2000, leur taux s’établit désormais entre 0,7 à 2%, dans la plupart des pays Européens. «Aujourd'hui, les composés les plus fréquemment prescrits sont les psychostimulants pour les troubles de l’attention, note Stephan Eliez.  Cela pourrait évoluer dans les années à venir, puisqu’il y a de nouveaux médicaments en développement, dont une partie pourrait être prescrite aux enfants et aux adolescents. Ce qu'ils ont tous en commun, c'est qu'ils augmentent l'activité du système dopaminergique (stimulateur de dopamine) ou noradrénergiques (stimulateur de noradrénaline, un autre neurotransmetteur).» En clair, des substances majoritairement dérivées des amphétamines.

Explosion des cas dans les écoles

Autre réalité contradictoire avec la stabilité des pathologies enregistrées par les études scientifiques: l’explosion des demandes de prise en charge spécialisée dans les écoles romandes. À Genève, par exemple, pas moins de 900 nouvelles demandes de soutien de la part des enseignants ont été enregistrées pour cette rentrée de 2021 contre 400 en 2019. Les chiffres absolus sont aussi parlants: pas moins de 2127 écoliers genevois devront être suivis par l’Office médico-pédagogique cette année contre 1925 en 2019 ou 1805 en 2010.

Un phénomène qui se retrouve un peu partout, selon Olivier Solioz, responsable de la commission de l’enseignement spécialisé au Syndicat des enseignants romands (SER): «Dans la plupart des cantons romands, des augmentations ont été enregistrées. En Valais, où j’enseigne, l’Etat vient de débloquer un nombre de périodes supplémentaires pour les prises en charge d’élèves en difficultés.»

Parmi les raisons de ces hausses, la pandémie explique l’explosion particulièrement forte cette année. «Nous sommes en train de payer le prix des retards cumulés pour les signalements et la prise en charge des élèves vulnérables lors du confinement de 2020 et de l’année scolaire passée, ajoute  le responsable de la commission de l’enseignement spécialisé. La démographie est un autre facteur d’explication: là où la population augmente, les demandes grimpent proportionnellement.» Et de préciser: «Cette tendance devrait se stabiliser dans les années qui suivent.»

Pourtant, la tendance «inquiète beaucoup» Anne Emery-Torracinta, la conseillère d’Etat qui a reconnu que «cette augmentation des enfants ayant des besoins particuliers est plus importante que le facteur démographique», ce qui «met le système sous pression». Ce 8 septembre, l’enseignement spécialisé genevois a effectivement crié son ras-le-bol dans une pétition.

Car si les conséquences de cette vague de placements en filières spécialisées est impossible à quantifier partout, certaines redondances peuvent être relevées: «D’un côté, il y a des effectifs à flux tendu dans les filières spécialisées. Ces enseignants suivent des formations conséquentes et ont des taux d’activités variables ou morcelés. A cela s’ajoute un travail important consacré à la rédaction de rapports administratifs, la préparation des projets pédagogiques individualisés pour les enfants, ainsi qu’à la relation avec les familles des élèves. Ces démarches sont chronophages et peuvent être plus importantes que dans les filières classiques. Ce qui a la conséquence navrante d’obliger des directions à confier la gestion de certaines classes des filières spécialisées à des personnes non formées. Ou encore de reporter dans le temps les prises en charges de certains élèves, lorsque les experts compétents ont de longues listes d’attentes pour les bilans ou les prises en charge», souligne Olivier Solioz.

Jusqu’à maintenant, le phénomène était pourtant plutôt stable. À l’échelle nationale, le pourcentage des élèves scolarisés dans l’enseignement séparatif - classes spéciales dans les écoles régulières ou  écoles spécialisées - a augmenté jusqu’à 5,3% en 2005, pour finalement diminuer à 3.1% avant la pandémie. Un taux qui monte toutefois à 4,6% si l’on compte les élèves au bénéfice d’une adaptation de leur programme d’enseignement, par exemple la présence d’un éducateur attitré en classe ou l’ appui d’un logopédiste, d’un psychomotricien ou encore d’une assistante sociale.

«Une de mes élèves hyperactives utilise un coussin picot qui lui permet de rester en mouvement constamment quand elle est assise»

Ces chiffres sont loin de rendre compte de la mesure du phénomène. Les écoliers faisant l’objet de mesures d’appui plus légères, à l’instar de petits dispositifs ciblés dans le cadre des cursus classiques, ne sont pas comptabilisés dans les statistiques cantonales.

Au sens plus large, Romain Lanners, directeur du Centre suisse de pédagogie spécialisée, qui conseille les cantons dans le domaine de l’éducation séparative, met en lumière la politique d’intégration privilégiée dans les cantons et les communes. «Nous préférons désormais des mesures inclusives moins lourdes de conséquences pour l’élève et souvent plus courtes dans le temps», précise-t-il.

Une réalité confirmée par une maîtresse genevoise à l’école primaire, qui ne souhaite pas être citée, par souci de discrétion. Diagnostiquée hypersensible pendant son enfance dans les années 1990, cette enseignante dynamique de bambins âgés de 7 à 8 ans se réjouit de l’approche inclusive qui règne désormais.  «L’heure est enfin à l’empathie, ce qui évite beaucoup de souffrances aux écoliers, à mon avis. Dans ma classe, plusieurs élèves ont fait l’objet de diagnostics à l’origine d’un certain nombre de besoins spécifiques. Par exemple, une de mes élèves hyperactives utilise un coussin picot qui lui permet de rester en mouvement constamment quand elle est assise. Un autre garçon avec le même diagnostic travaille avec un faux serpent de 3 kilos sur la nuque, qui l’aide à s’immobiliser. J’ai aussi un élève qui met un casque anti-bruit pendant les exercices. Chez une collègue, un élève dans le spectre de l’autisme bénéficie de paravents pour pouvoir rester dans sa bulle. Nous faisons tout pour permettre à ces petits de s’épanouir, sans passer par la case des classes séparatives.»

Diagnostics à double tranchant

Avant de mettre en place de telles mesures de soutien, il y a un certain nombre d’étapes. Pour éviter une marginalisation systématique des cas compliqués, un protocole rodé est en vigueur dans les établissements scolaires. Leur raison d’être? Identifier les besoins et les difficultés des élèves. «Dans un premier temps, il y a les bilans scolaires et les entretiens entre enseignants et parents, indique Romain Lanners. C’est une approche collaborative permettant de détecter d’éventuelles difficultés. Ensuite, si des besoins de soutien sont identifiés, des mesures ordinaires – comme un soutien pédagogique, logopédique, de psychomotricité ou de psychologie scolaire, selon les cas - sont mobilisés. Enfin, si les difficultés sont importantes, des mesures renforcées de pédagogie spécialisée sont décidées. Le but de tout soutien augmenté ou non est un retour dans une classe ordinaire, dans la mesure du possible.» À noter que les enfants ne sont pas tous égaux face aux traitements de leurs caractéristiques agissantes: «Dans les cantons de montagne, les longs trajets vers une école spécialisée favorisent la recherche de solutions inclusives dans une classe ordinaire.»

Au nom de la toute puissance du bien-être infantile, les professionnels de l’éducation, ainsi que les parents, posent donc leurs diagnostics bien avant de franchir la porte du cabinet médical. Romain Lanners, qui pense dur comme fer que les méthodes actuelles bénéficient aux bambins, avoue que la question prête tout de même à débat. «Poser un diagnostic est toujours à double tranchant. D’un côté, l’enfant diagnostiqué a droit à des prestations adaptées et a accès au soutien dont il a besoin. Mais de l’autre côté, le diagnostic l’expose à une stigmatisation ou à un étiquetage social pouvant devenir handicapant sur le long terme.»

Une réponse qui introduit de nouvelles questions: le cadre scolaire est-il en mesure d’offrir un appui bienveillant à l’enfant? Ou la salle de classe s’assimile-t-elle à une boîte de pandore pour les petits fragilisés par différents aléas de la vie? Dans l’épisode suivant, nous vous mettrons face à un cas édifiant de tracas scolaire, ainsi qu’aux appréciations d’éminents experts de la pédagogie contemporaine.