«Une psychothérapie prend des années, mais me voilà confrontée à une foule d’interlocuteurs de passage, auto-érigés en experts diagnosticiens.» Illustrations : Gaëlle Vejlupek

Il n’y a plus d’enfant normal: la prophétie autoréalisatrice des enfants «agissants»

«Mon enfant est-il normal?» En tant que jeune mère, je me suis posé cette question à d'innombrables reprises au cours de cette enquête. Tous les parents se la posent à une fréquence plus ou moins élevée, sans vraiment pouvoir y répondre. Ce questionnement trouve son origine dans un contexte de diagnostics comportementaux à tout-va, où parents, profs et psys mettent leur grain de sel. Des stéréotypes du mal-être infantile qui constituent le fil conducteur de l’Exploration que je lance aujourd’hui, intitulée «Il n’y a plus d’enfant normal: l’épidémie des enfants agissants».

«Tout le monde veut un enfant intelligent et heureux, mais personne ne veut que son enfant soit marginalisé», m’a confié Elodie Kernevez, une femme diagnostiquée haut potentiel (HP), également mère de trois petits HP. Je venais de lui demander si ce n’était pas une bénédiction d’être porteuse de cette étiquette psychiatrique-là, associée à une certaine forme de génie. «C’est bien d’être dans le haut du panier, mais personne ne veut être en dehors. La différence génère de l’exclusion. Et l’exclusion crée de la souffrance», a-t-elle insisté, quelque peu froissée par ma question, témoignage qu’elle développera dans l’épisode 5.

C’est là que le bât blesse. Car les critères d’anormalité sont nombreux. La normalité existe-t-elle seulement? Est-elle souhaitable? On est tous un peu trop ceci ou pas assez cela. Et ce, dès l’enfance. Peut-être même pendant l’enfance plus que jamais. Le risque d’identifier des symptômes est donc systématique. Leur classification peut aussi sembler aléatoire, selon leur source. Un parent n’est pas psy. Un prof n’est pas psy. Et un psy n’est pas Dieu. Personne ne peut anticiper avec certitude si un petit turbulent va devenir un adulte à problèmes ou s’il sera le prochain Einstein.

Parler, c’est diagnostiquer

Derrière cette volonté des sociétés occidentales de classer les comportements, il y a un effet de propulsion potentiellement dévastateur. Car une fois la machine des diagnostics enclenchée, impossible de faire marche arrière. Tous ceux qui se posent la question de la normalité deviennent les nouvelles recrues d’une façon de penser le monde. «En psychiatrie, consulter, c’est déjà être diagnostiqué, m’a confié un illustre pédopsychiatre, lors d’un entretien Zoom pour le moins déconcertant. La preuve: cela ne fait que 5 minutes que je vous parle et je vous ai déjà diagnostiquée.»

Moi: «Ah bon? Et quelle est votre conclusion à mon propos Docteur?»

Lui: «Je ne le vous dirai pas. On n’est pas au cabinet là.»

Sa volonté de m’analyser à mon insu m’a interpellée. Est-ce éthique de diagnostiquer une personne qui ne sollicite pas une consultation? La question est particulièrement légitime dans un cadre pédopsychiatrique, où les patients ne sont souvent pas en âge de discernement. Questionnement d’ordre moral qui n’empêche pas un grand nombre des psys interrogés de marteler avec conviction que plus une pathologie est repérée tôt, mieux elle peut être gérée.

À l’école du comportement

Les psys ne sont que la pointe de l’iceberg des enfants jugés difficiles. Ils sont les intervenants de dernière instance. Ceux qui débarquent dans une prise en charge lorsqu’un enfant «problématique» repéré n’est pas parvenu à remonter la pente, en dépit de la constellation de mesures qui existent à la maison et dans le monde scolaire. Avant d’aller chez le psy, les petits font l’objet de stratégies de la part de leurs parents, professeurs, logopédistes et psychomotriciens, selon le mal identifié.

Ce ne sont pas les enseignants qui diraient le contraire. Une prof genevoise ayant 20 ans de classes primaires à son actif m’a même raconté dans un cadre privé qu’elle anticipait les problèmes comportementaux de ses élèves, avant de les connaître:

«Au début de chaque année scolaire, je convoque les parents. C’est une façon de prendre la température et d’identifier d’éventuels risques pour le travail en classe.»

Moi: «Mais n’est-ce pas une manière de biaiser votre regard sur eux? Pourquoi ne pas faire connaissance avec les enfants, avant d’identifier leurs problèmes potentiels via leurs parents?»

Elle: «Parce qu’il y a une grande différence entre des enfants ayant des parents impliqués dans leur éducation et les autres. Les attitudes des adultes finissent inexorablement par déteindre sur les petits. C’est un problème qu’on retrouve dans toutes les réalités sociales. Heureusement, la majorité des parents collaborent. Ils se rendent compte de leurs limites éducatives.»

Moi: «Mais comment faire la différence entre un élève qui traverse simplement une mauvaise passe et celui qui a une pathologie psychiatrique chronique? Comment vous assurer que votre appréciation, censée contribuer au bien-être des enfants, ne finisse par faire exactement le contraire?»

Elle: «Vos questions me font penser que vous manquez cruellement de confiance en vous en tant que mère. Il faudra faire attention. Cela va vous jouer des tours dans la vie.»

Je ne sais pas comment cette enseignante a fait le saut entre mon questionnement sur le système scolaire et mon hypothétique manque de confiance en moi. Toujours est-il qu’elle s’est sentie apte à m’attribuer cette étiquette, après quelques minutes de discussion seulement. Une psychothérapie prend des années, mais me voilà confrontée à une foule d’interlocuteurs de passage, auto-érigés en experts diagnosticiens sur ma personne. Finalement, si tous ces professionnels bienveillants se permettent de telles galéjades sur moi, qu’en est-il pour les enfants?

Mon malaise se confirme au fil des interviews. Discuter d’une différence comportementale, n’est-ce pas lui donner de l’importance? Marteler son omniprésence au quotidien, n’est-ce pas adhérer à une étiquette dont le poids des connotations sociales pèse lourd? En réponse à cela, je ne peux m’empêcher de penser à la théorie de la prophétie autoréalisatrice. Penser le mal, c’est créer les conditions propices à son accomplissement.

Est-ce le moteur collectif de la classification psychique des enfants turbulents? C’est ce que j’ai cherché à savoir dans cette Exploration, dont j’ai accouché dans la tourmente de mes propres biais parentaux. Bienvenue dans le monde complexe et controversé des diagnostics infantiles.

Lire gratuitement l’épisode 1