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La délicate position des encadrants de thèse

Dominique Vinck

Dominique Vinck est professeur en études sociales des sciences et des techniques à l’Université de Lausanne. Il réagit ici à l'article d'Heidi.news «Quand le piège du harcèlement se referme sur les doctorants».

Le doctorat est une expérience professionnelle au cours de laquelle de jeunes chercheur·euse·s apprennent à conduire un projet au long cours. Elle est une épreuve, parfois compliquée par des relations difficiles avec les personnes qui l’accompagnent. Le sujet n’est pas nouveau, mais surgit désormais dans le débat public sous l’étiquette d’harcèlement psychologique. Il mérite d’être discuté collectivement, en évitant les analyses simplistes qui rajoutent de la souffrance à la souffrance.

L’article de Heidi.news «Quand le piège du harcèlement se referme sur les doctorants» apporte sur ce sujet un éclairage fort utile, notamment en rendant compte de la part de doctorant·e·s – un·e sur cinq – qui ont fait l’expérience de comportements correspondant ou pouvant correspondre à la définition du harcèlement psychologique. Le problème est important, même si la majorité vit bien l’expérience de la thèse et de son accompagnement.

Se pencher sur l’encadrement des thèses

Pour éclairer le phénomène, de nombreux articles parlent du vécu des personnes qui ont souffert de ces situations, tandis que des sites web fournissent des conseils aux titres éloquents: comment faire face à un directeur de thèse difficile? Comment survivre à son doctorat? Ces témoignages ne sont toutefois pas rapprochés de vécus d’encadrements heureux, alors que les enquêtes auprès des doctorant·e·s dans différentes institutions, pays et disciplines indiquent au moins 60 % de satisfaction (62 % à l’ETHZ; 71% à l’EPFL). Contraster les témoignages aiderait pourtant à qualifier ces relations complexes entre les doctorant·e·s et leurs encadrant·e·s.

Analyser les dynamiques à l’œuvre serait une autre façon d’éclairer le problème et d’éviter les explications qui réduisent la diversité des situations – liées aux disciplines, aux organisations et aux personnes – à une problématique universelle de relation entre supervisé·e et superviseur·euse. De telles lectures n’expliquent qu’une infime partie des difficultés et rajoutent du stress pour toutes les personnes en présence.

Les composantes de la félicité et de la souffrance

Les enquêtes montrent de manière récurrente que l’insatisfaction des doctorant·e·s tient surtout au manque d'implication de l’encadrant·e dans leurs recherches. Si dans certaines disciplines le rendez-vous est hebdomadaire, dans 10% des thèses, les doctorant·e·s ne rencontrent leurs encadrant·e·s que tous les six mois, voire moins souvent. Le sentiment d’un déficit de suivi et de communication est deux à quatre fois plus fréquemment mentionné que le manque de liberté, le dirigisme, l’abus de pouvoir (demander de travailler les week-ends ou durant les vacances, brimades et pression émotionnelle, pression productive avec chantage au moment de signer des autorisations à participer à un colloque) ou le harcèlement psychologique.

En gros, la plainte dominante concerne le trop peu plutôt que l’excès. La satisfaction s’élève s’il y a intégration dans des collectifs de recherche, des programmes de formation doctorale et lorsque des discussions permettent d’expliciter et de formaliser les attentes mutuelles. La souffrance – effective puisqu’on trouve 50% de symptômes dépressifs chez les doctorant·e·s contre environ 20 % dans la population générale – diminue si les rencontres avec un·e encadrant·e sont plus fréquentes. Cela dit, même bien encadré·e·s, les doctorant·e·s sont confronté·e·s à la solitude et les enquêtes font état d’un sentiment généralisé de déficit d’encadrement.

Ces vécus varient selon les disciplines. Lorsqu’elles cadrent fortement la définition des sujets de thèse et les méthodes de travail, les doctorant·e·s qui aspiraient à une grande aventure intellectuelle et à l’autonomie scientifique souffrent. Certain·e·s se vivent alors comme de simples exécutant·e·s au sein de vastes programmes de recherche internationaux. Dans d’autres disciplines, au contraire, iels sont les artisan·e·s autonomes de leur thèse, de la définition de la problématique, des objectifs et des méthodes; cette liberté épanouit certain·e·s mais est source d’angoisse pour d’autres, surtout à défaut d’interlocuteur·trice·s.

Le problème dépend aussi du fait que la thèse constitue ou pas une ressource pour leurs encadrant·e·s. Dans les disciplines où la recherche des professeur·e·s est celle des doctorant·e·s qu’iels accompagnent et dont iels cosignent les publications, les encadrant·e·s sont incité·e·s à s’impliquer dans les thèses, avec des suivis hebdomadaires notamment, mais aussi avec des abus souvent dénoncés. A l’inverse, dans les disciplines où la norme est que les chercheur·euse·s signent seul·e·s leurs publications, le temps consacré au suivi des thèses est du temps utilisé au détriment de ses propres recherches, sur lesquelles les encadrant·e·s sont évalué·e·s. Les doctorant·e·s sont alors parfois perçu·e·s comme des concurrent·e·s, ce qui n’incite pas à s’impliquer dans leur travail.

Le vécu des encadrant·e·s

Les publications et les témoignages ne traitent presque jamais du vécu des encadrant·e·s comme si ces personnes étaient insensibles à la relation d’encadrement, voire n’en avaient que des bénéfices et aucune souffrance. Or, tel n’est pas le cas. Les quelques témoignages publiés, les partages d’expériences et l’implication dans la conception de bonnes pratiques reflètent un souci de bien faire, des angoisses quant à la façon d’accompagner les doctorant·e·s et une culpabilité pour incompétence alors qu’iels ont fait preuve d’excellence scientifique.

Iels se demandent: faut-il plutôt diriger ou laisser autonome? Que faire des attentes tacites mutuelles? Comment faire lorsque des doctorant·e·s considèrent leur encadrant·e comme responsable de leur thèse, voire de leur avenir professionnel, ou qu’iels ne livrent pas ce qui était convenu? Comment faire si l’on n’est pas expert dans tous les aspects de la recherche encadrée? Que faire lorsque les doctorant·e·s attendent de leur encadrant·e qu’iel soit leur thérapeute, leur coach de vie, leur manager et publiciste? Que faire quand les doctorant·e·s se vivent en compétition les un·e·s contre les autres et s’entretuent? Comment trouver la bonne distance et éviter les accusations de froideur, d’indifférence, de désintérêt ou l’excès de complicité et d’intimité?

Des encadrant·e·s souffrent avec leurs doctorant·e·s, mais n’en parlent pas. Iels craignent de tomber sur un mauvais numéro ou de n’avoir que les miettes laissées par des collègues hégémoniques. Certain·e·s sont malmené·e·s par des doctorant·e·s qui ne reconnaissent pas leurs compétences et leur autorité, sont stressé·e·s avant chaque rendez-vous de peur de commettre un impair, de blesser involontairement ou lorsqu’arrive un message de doctorant·e avec qui la relation ne se passe pas bien. Jusqu’à parfois s’effondrer, procrastiner et se désinvestir du suivi de la thèse. D’autres, échaudé·e·s par un suivi qui s’est mal passé, ne veulent plus suivre de nouvelles thèses de crainte de se faire accuser d’abus, même en pensant bien faire.

Quand la relation d’encadrement de thèse est bonne – les rares enquêtes montrent que c’est heureusement la majorité des cas du point de vue des encadrant·e·s –, elle est vécue comme vraiment bonne, mais lorsqu’elle se passe mal, des encadrant·e·s sont lourdement affecté·e·s, humainement et professionnellement, ce dont on ne parle pas. Les privilèges et les pouvoirs relatifs dont iels disposent, ne les protègent ni des souffrances psychologiques ni des pressions de l’environnement. Des rumeurs circulent et des encadrant·e·s sont stigmatisé·e·s, voire «remercié·e·s» par leur institution pour harcèlement psychologique, d’autres sont privé·e·s de ressources ou mis·e·s au placard.

De jeunes encadrant·e·s préfèrent d’ailleurs ne pas s’exprimer de crainte d’être stigmatisé·e·s et d’être écarté·e·s d’une possible nomination. Iels se demandent comment éviter que la relation ne se dégrade et que faire si elle commence à se dégrader. Le discours ambiant, qui épingle avec raison les abus, mais qui réduit la relation d’encadrement de thèse à des rapports de pouvoir dont les encadrant·e·s seraient, évidemment, les bénéficiaires, instaure de la méfiance, engendre du mal-être, de la démotivation et un délitement du collectif alors qu’il s’agirait, au contraire, d’instaurer plus d’égalité, de collégialité, de respect et de confiance mutuelle et de responsabilité partagée.

Des encadrant·e·s sous pression

Il ne s’agit évidemment ni de faire porter la responsabilité du problème sur une partie plutôt que sur l’autre ni de prôner des astuces de management ou de gestion des relations interpersonnelles car la relation d’encadrement de thèse s’inscrit elle-même dans un contexte institutionnel qui la met sous pression.

La compétition scientifique mondialisée, l’affaiblissement des hiérarchies institutionnelles et le nouveau management public, entre autres, mettent la recherche sous pression: via les indicateurs de production scientifique (facteur d’impact) et la tyrannie du «publier ou périr», la course au financement, les évaluations par les pairs , les contrats précaires même pour les professeur·e·s, les charges administratives, de gestion institutionnelle et de filières d’enseignement ou encore la pression à communiquer sur les réseaux sociaux.

S’ajoute à cela, en France notamment, l’obligation de faire aboutir les thèses en trois ans, sans quoi l’école doctorale voit sa note dégradée et, de ce fait, réduit le nombre de bourses de thèse accordées. Tout cela se traduit par un fort accroissement des problèmes psychosociaux, dont des burn-out. Des chercheur·euse·s abandonnent des postes conquis non sans difficulté ou bien luttent pour préserver des capacités de recherche. On observe alors dans le monde de la recherche un étrange mélange de passion et de désespoir et un malaise rarement rendu public tant les métiers de la recherche semblent protégés et privilégiés.

Repenser l’institution de la recherche

Pour les doctorant·e·s, des solutions peuvent aider: une meilleure insertion dans des collectifs de recherche, des équipes d’encadrement des thèses, des encadrant·e·s formé·e·s et accompagné·e·s, des services de soutien. Il faut peut-être aussi remettre l’encadrement des thèses sur la table, en faire l’objet de discussions collectives, impliquant les responsables institutionnels et politiques, afin de reformer en profondeur le travail de la recherche et de la formation doctorale.

Les dysfonctionnements devenus manifestes, pour les doctorant·e·s, ne devraient pas masquer le fait que c’est tout l’édifice académique qui est sous pression – souvent pour de bonnes raisons, mais qui rend la situation difficilement tenable pour tout le monde – et sa refonte devrait permettre de jeter les bases d’une nouvelle dynamique pour la formation doctorale.

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