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Emmanuel Faber: comment être à la fois patron et activiste?

Emmanuel Faber, lors du sommet "Regenerative Alliance" | Shift Videoproduction

Portrait. Emmanuel Faber a présidé aux destinées de Danone, avant d’être évincé du groupe en mars dernier. Rencontre dans la forêt belge avec ce leader charismatique, activiste revendiqué, lors du sommet “Regenerative Alliance”.

Il a dirigé plus de 100’000 employés de Danone, jusqu’en mars 2021. Six mois plus tard, Emmanuel Faber est apparu vendredi 10 septembre en jeans et chemise col Mao sous une tente dans la forêt wallonne et a déclaré: «Notre système économique et politique distille une violence dont il n’a pas conscience. Toute appropriation est expropriation, on ne sait pas travailler autrement qu’avec la propriété privée. Mais il faut lui donner un but!»

Avec le gratin de l’économie régénérative. Celui qui se définit aujourd’hui comme «activiste» était la star de la deuxième édition du sommet «Regenerative Alliance». Une réunion en pleine nature belge, où s’est rassemblé le gratin de l’économie régénérative, des leaders qui connaissent le système de l’intérieur mais sont convaincus qu’il faut le changer. On y a dormi sous tente, on y a écouté des notes de violoncelles entre deux interventions de session plénière. Le réveil, de bon matin, a été suivi, au choix, de course à pied, de séances de yoga ou de sophrologie. Un sommet ponctué d’ateliers pratiques en petits groupes, au cours duquel Bruno Roche, l’ancien chef économiste du groupe alimentaire Mars, 100’000 employés également, a rappelé que l’objectif du business «n’était pas de maximiser le profit mais de développer des solutions profitables et convenables pour tous». L’activiste indien Satish Kumar, du haut de ses 85 ans, a pour sa part questionné l’auditoire: «pouvez-vous faire du business avec amour?»

Emmanuel Faber, 57 ans dont 25 chez Danone, a gravi les marches du groupe jusqu’au sommet. Engagé en 1997 après une dizaine d’années dans la banque d’affaires et le consulting, il en devient le directeur financier en 2000, directeur général en 2014 puis PDG trois ans plus tard. Sous sa houlette, le géant mondial de l’agroalimentaire, fidèle à l’esprit du fondateur Antoine Riboud, était notamment devenu en 2020 une «entreprise à mission», la première du CAC 40 à obtenir ce statut. Un statut qui l’a fait bondir de vingt places dans le classement des entreprises préférées des étudiants français. Pour des questions internes de gouvernance et sous la pression d’actionnaires soucieux de la performance boursière du groupe, il a été évincé brutalement de la direction par son conseil d’administration en mars 2021.

Mais de son éviction de la multinationale française, numéro 1 mondial des produits laitiers frais et des produits d’origine végétale, l’homme au visage d’ascète, connu pour son charisme et son engagement auprès de personnalités comme le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus, ne parlera pas lors de ces journées en Belgique destinées à imaginer la transformation de l’économie, de la finance et du leadership. Seul souvenir de Danone, évoqué lors d’un premier dîner, celui de cette collaboratrice venue un jour lui présenter son bébé en lui disant: «Mon enfant aura 80 ans en 2100». Un déclic pour Emmanuel Faber, très ému à l’évocation de cette scène.

Il a plu dans la forêt belge, après un été de catastrophes dans le monde entier: inondations, glissements de terrain, incendies géants, dômes de chaleur. Et pourtant, Emmanuel Faber se dit optimiste. «Je suis habité par un sentiment de confiance et d’urgence», dit-il. Confiance parce que les questions environnementales et de transition sont selon lui à présent prises en compte à grande ampleur, par des institutions qui les ignoraient auparavant. Le Green Deal européen, ou Pacte Vert,  a été lancé en 2019. La finance se transforme, avec des fonds d’investissements désormais challengés par les family offices, les épargnants, les grandes fondations. Autant d’acteurs devenus activistes «et qui demandent des comptes», souligne Emmanuel Faber lors d’une conversation avec les rares journalistes présents, dont l’envoyée spéciale de Heidi.news.

Pour lui, les normes extra-comptables (environnementales, sociales, sociétales, etc) évoluent, sous l’impulsion de la Commission européenne. Et d’ici à 2023, les entreprises européennes devraient disposer d’indicateurs extra-financiers pour mesurer différemment leurs performances. Confiance aussi parce que «les gouvernements ont su, pendant cette période de Covid, sortir de leur orthodoxie comptable afin de trouver des solutions». Mais urgence aussi, «parce que le vrai sujet, c’est l’urgence d’agir massivement». Et inquiétude tout de même, car «les conséquences sociales de cette transition ne sont pas encore mesurées».

Ce qu’il fait aujourd’hui? «Ce qui me définit le mieux, c’est activiste autour de sujets liés aux rôles de l’économie et de la finance dans la transition climatique et sociale». Emmanuel Faber a ainsi rejoint récemment le Club de Rome, think tank qui s’est fait connaître mondialement en 1972 par son premier rapport, The Limits to Growth (littéralement: Les limites à la croissance). Il en est membre de la commission de la transformation économique. Il collabore aussi à l’Impact Task Force mise en place dans le cadre de la présidence britannique du G7, pour travailler sur les innovations financières. «Aujourd’hui, je suis libre et c’est un privilège», conclut-il.

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